Le Zoo des chimères

Visiter le Zoo des Chimères procure la même saveur  grisante que fermer les yeux et se (re)plonger dans les mondes imaginaires que nous avions bâtis jadis, enfants. L’histoire est aussi nébuleuse, flottante qu’un rêve. A travers une série de textes, tour à tour drôles, poignants, dramatique ou acérés, où la parole est laissée aux animaux pensionnaires comme aux équipes soignantes, Chantal Robillard nous invite à découvrir ce lieu incongru, sur une planète terraformée, à mi-chemin entre le parc d’attractions et le musée mythologique où se côtoient loups, licornes, sirènes et autres pégases.

La teneur de l’ouvrage est aussi belle que la couverture qui l’habille. L’auteure, familière des travaux oulipiens[1], se joue des mots, 20160615_114831s’amuse avec les images et livre des paragraphes remarquables. La narration décousue donne un livre en forme de recueil, un assemblage hybride aux confins de la poésie, des contes de fées, de la science-fiction et du récit cosmogonique. Assez finement, les hommes prennent la parole à travers des monologues téléphoniques cocasses où la drôlerie confine à la bêtise de l’espèce. Les créatures mythologiques, les personnages de contes, les animaux et le petit Neutron « Nino », eux, ont droit au raffinement et à la beauté des textes à contrainte.

Tous ces chapitres, s’ils semblent disparates, sont liés par leur objet commun : ce fameux Zoo des Chimères où rien ne va plus. Alice fait des siennes, le Petit Prince rend chèvre le personnel du parc, les pets de vaches menacent la fragile et factice atmosphère, Blanche-Neige lance une invasion de nains de jardin, une licorne fugace fait chavirer le cœur d’un cygne majestueux et de la sirène chanteuse que cache le musée, un pégase survolté instaure la panique autour du mont Olympe recréé artificiellement … C’est déjanté, c’est drôle, c’est rafraîchissant. Mais au détour des pages, on peut croiser des textes déchirants ou poignants comme « Un Chant de détresse » où les loups hurlent leur désespoir, ou « De la belle aube au triste soir » qui relate l’amour à sens unique du cygne pour la licorne. D’autres chapitres, encore, célèbrent la beauté de l’univers naissant et mourant grâce au voyage à travers l’espace d’un neutron.

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Cet appel au rêve, que les jeux de mots inscrivent dans la lignée de Lewis Carroll, propose avec beaucoup de finesse et de discrétion, en filigrane, une réflexion acerbe sur la société et l’humanité. A lire, à relire et à savourer de toute urgence !

J’ai eu l’honneur de rencontrer la grande dame à l’origine de ce texte lors du festival Nice Fictions, voici son interview 😉 :

 


[1] L’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) est un groupe de littéraires et de mathématiciens qui travaillent à partir de contraintes textuelles parfois très pointilleuses, si vous voulez en savoir plus c’est par ici 😉

 

[citations bonus]

« Je hurle de détresse. De solitude. Je suis seul avec elle, et tous deux nous clamons notre désespoir. La nuit tombée nous chantons. Pour nous souvenir, pour crier nos peines. Ensemble, mais seuls » (Un Chant de détresse)

« Je suis issu du choc cosmique primitif, je suis tout léger, nul poids ne me retient, je ne pèse rien, je fuse en tout élément, tout droit. […] Je suis un fidèle des musiques cosmiques : oh, les sons mélodieux de ces mille soleils, rencontrés en une même belle nuit sur mon chemin ! » ( Le Coeur de Nino, 4)

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