Soleil Noir



Soleil Noir
, qui, suite à moult péripéties éditoriales[1], s’intitule à présent Mistral Saignant, est un polar atypique qui ne peut laisser le lecteur de marbre. Un mélange savamment dosé de scènes poignantes, de passages désopilants et de pointes érudites porte l’histoire sombre de Juliette et Tony que tout oppose : elle est une jeune profileuse excentrique marinée à la sauce américaine, lui, c’est un inspecteur marseillais quinquagénaire élevé à la vieille école. Ce duel-duo va se lancer à corps perdus dans la traque d’un tueur provençal, esthète épris d’art et de beauté.

Jusque-là rien d’étonnant pour un polar me direz-vous. De facto, cela a toutes allures du feuilleton policier classique, genre que je n’apprécie guère. J’ai donc eu du mal à rentrer dans l’histoire dès l’incipit. Il faut dire que j’ai entamé ma lecture avec de forts a priori : je n’aime pas les thrillers, les deux personnages principaux me semblaient totalement incompatibles, trop stéréotypés pour qu’un rapprochement paraisse naturel et le fait que le livre ait été rédigé par deux auteurs différent était de mauvais augure : je craignais un manque de fluidité dans le phrasé. Et cela n’a pas loupé, dès les premières pages l’alternance intempestive du passé et du présent de narration d’une phrase à l’autre, voire au sein d’une même phrase, m’a dérangé. Tout comme le vocabulaire typiquement du sud-est qui, quoique que chantant et attrayant, rendait le texte légèrement disparate. C’était donc mal barré.

Soleil Noir

 

Et puis … Et puis la magie a fini par opérer. C’est une scène glauque au cœur d’un bordel de luxe qui a fait chavirer mon cœur et m’a rendue accro à ce livre. Le couple fonctionne, beaucoup mieux que je ne l’espérais et leurs échanges sont jubilatoires, on s’habitue aux désagréments stylistiques du début, ils donnent cette saveur épicée particulière et addictive au texte.  L’enquête est menée comme une analyse littéraire et on confère à l’art l’importance d’un moteur dramatique : chaque scène de crime est une véritable œuvre d’art à décortiquer, à comprendre, à contempler. Et pour résoudre les meurtres, nos deux héros vont devoir mobiliser leur culture générale plus que leurs aptitudes policières. Une aura mythique plane sur le roman, quelque chose d’ancestral et de terriblement actuel qui a traversé les âges. Cela passe notamment par la multiplication des lieux emblématiques et riches de sens : grottes, cavernes, forteresses et antiquaires côtoient clubs libertins et restaurants japonais new age.

Sans vous dévoiler la fin, elle est quelque peu décevante car frustrante, peut-être un peu facile. Elle engage néanmoins une réflexion sur le sens de l’esthétique, la nécessaire vacuité de la beauté et confère par-là une signification à ce cheminement déroutant et sublime.

Les deux auteurs, professeurs de littérature, ont accompli un travail remarquable sur les mots et le langage : constructions de phrases léchées, sonorités, sens des mots … Certains passages en relèveraient presque du poème en prose. Enfin, l’originalité du roman réside dans son authentique jargon régional qui, passé le temps d’adaptation des premiers chapitres, s’intègre parfaitement au texte. Le lexique de Soleil Noir est atypique, à cheval entre néologismes et argot provençal. En première année de fac, une de mes professeurs nous avait expliqué que pour elle la vraie littérature, celle qui est digne de passer à la postérité, est celle qui remet en cause et réinvente le langage. Soleil Noir est à mes yeux un roman de cet acabit[2].

[1] En résumant brièvement : le roman est publié en 2012 aux Editions Kirographaires qui déposent le bilan peu de temps après, les auteurs récupèrent alors leurs droits sur l’ouvrage et sont désormais édités par les Presses du Midi.

[2] Dans le même ordre d’idées, Fabian Bouleau, un des deux auteurs, a signé un petit livre génialissime qui parle avec humour et amour des bizarreries de notre chère langue. Ça s’appelle Chienne de langue française, c’est extrêmement drôle et pourtant on apprend plein de choses.

 

 

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